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Le drapeau rouge

Le drapeau rouge : rituels et discours, par Marc Angenot (Colloque d'Amiens, L'esthétique de la rue)

II est dans l'ordre des choses que l'origine du drapeau rouge comme « étendard du socialisme » se perde dans les obscurités et dans les mythes. Tôt dans le siècle passé, des érudits socialisants ont publié de petites études destinées à prouver la haute antiquité du rouge, - fanion, bonnet, etc. - comme symbole du peuple et de ses révoltes. En 1848, alors que la question du drapeau est devenue soudain un objet de discorde entre les « démocrates-socialistes » et les républicains bourgeois, un journal qui annonce ses couleurs, La République rouge, fait remonter le drapeau rouge aux « origines de la Nation » française. S'inspirant vaguement d'Augustin Thierry, il fait du drapeau rouge l'emblème de la race gauloise, emblème ultérieurement relevé par les Francs :

« II était le drapeau de nos pères héroïques, ces Gaulois aventureux qui portèrent dans toute l'Europe leurs armes redoutées. (...) C'est lui qui, bien longtemps avant cette époque, guidait les phalanges celtiques en Grèce, en Galatie, à la suite d'Alexandre. S'il fut abattu par César, les Francs libérateurs le relevèrent : il fut le drapeau de la nouvelle nation Française » [sic]. (1)

Je ne veux pas refaire ici l'historique du drapeau rouge - établi avec minutie, en dépit de points controversés, par Maurice Dommanget - ni encore reprendre la critique des incidents et débats de février 1848 à laquelle se livrent tous les historiens de la Seconde République (2). Mon sujet d'analyse est la production par le socialisme d'un objet de rituel qui fut aussi, inséparablement, un objet de discours et un aliment essentiel de la phraséologie, tôt figée, propre au style « révolutionnaire ».

Je reprendrai simplement pour débuter quelques données bien attestées qui clarifient les enjeux de l'affrontement de février 1848. La question qui se pose alors - rappelons-le — n'est pas celle d'imposer un emblème socialiste, c'est de faire ou non du drapeau rouge l'emblème national de la nouvelle République française. Le gouvernement provisoire, dès le 25 février, a émis une proclamation qui disait : « La nation adopte les Trois Couleurs comme elles l'étaient pendant la république», c'est-à-dire le drapeau de l'an II, bleu-rouge-blanc, avant de revenir le 7 mars 1848 à l'ordre traditionnel bleu-blanc-rouge(3). Il lui semblait difficile de continuer simplement à se servir du tricolore, devenu le drapeau du régime orléaniste déchu.

C'est contre ce régime que des drapeaux rouges étaient « apparus » dans quelques manifestations, et d'abord aux funérailles du Général Lamarque, prélude à l'insurrection de juin 1832 (narrée dans Les Misérables). Le drapeau rouge n'avait pas été identifié alors comme celui d'un parti déterminé, mais la presse orléaniste en avait fait le pavillon du désordre, de la terreur et s'était mise à parler de drapeau « sanglant », des « rouges », du « spectre rouge », spectre bien proche de ce « spectre du communisme », Gespenst des Communismus contre lequel se sont liguées, selon Marx à l'hiver 1848, « toutes les forces de la vieille Europe ».

Lamartine ne pouvait reprendre directement un tel discours orléaniste, il va donc dans sa harangue fameuse à l'Hôtel de Ville de Paris, remonter fictivement à la Révolution de 1789 dont tous se réclament, pour rejeter avec horreur « ...ce drapeau rouge qu'on a pu élever quelquefois, quand le sang coulait, comme un épouvantail contre des ennemis [et] qu'on doit abattre aussitôt après le combat en signification de réconciliation et de paix ! »

Et cependant, le Gouvernement provisoire sentait bien que le tricolore, en dépit du changement de l'ordre des couleurs, pouvait sembler représenter un compromis avec le régime qu'on venait d'abattre. Une nouvelle affiche officielle, le 26 février, invente alors un nouveau correctif (qu'on se hâtera d'oublier dès que cela deviendra possible) :

«... les membres du Gouvernement provisoire et toutes les autorités porteront la rosette rouge, laquelle sera placée aussi à la hampe du drapeau. »

Récapitulons ici les quelques données antérieures qui sont bien attestées et conduisent à cet affrontement de février et à la polarisation subséquente des républicains de 1848, à leur division entre partisans d'une République tricolore et partisans de la « République rouge » :

-Reprenant un code qui existait sûrement antérieurement, les Constituants avaient fait du drapeau rouge non pas un emblème, mais un signal, celui de la loi martiale, ils avaient ordonné de l'arborer le 21 octobre 1789, après les émeutes et lynchages des « journées » précédentes. Ce signal avait été utilisé lors de troubles en province et à Paris en 1790-1791. Il était arboré sur les édifices publics avant les sommations.

  • Il est arrivé alors que la presse jacobine fasse - satiriquement -du drapeau rouge de la loi martiale l'emblème de la bourgeoisie royaliste et censitaire et de la répression qu'elle exerçait.
  • Le dit signal rouge fut utilisé « légalement » avant le massacre des ouvriers parisiens en émeute, au Champ-de-Mars le 17 juillet 1791 (4).
  • Le bonnet rouge ou « bonnet phrygien », coiffure des esclaves affranchis en Grèce et à Rome, est adopté par les sans-culottes dès 1789. Il s'impose après le 10 août aux Jacobins. Il entre en conflit avec l'autre emblème national et patriotique, la cocarde tricolore. Le bonnet rouge va avec la carmagnole, le pantalon, la pique, le brûle-gueule et le tutoiement « citoyen ». Il déplaît souverainement aux modérés et suscite les réserves de Robespierre. Le bonnet rouge disparaît après Thermidor. Les diatribes thermidoriennes contre les sans-culottes ne manquent jamais de signaler « la couleur de leur affreux bonnet, signe infernal de leur ralliement, [qui] entretenait la soif du sang humain qui les dévore. » (5)

-Cependant dès 1790, diverses foules en émeute avaient emprunté, par dérision ou provocation, le fanion rouge, signal de l'état de siège. Le Père Duchêne avait mis en discours ce renversement de rôle et de fonction :

« Le Père Duchêne après avoir foutu trois sommations au nom du peuple souverain quand il est assemblé, déploiera le grand drapeau rouge de l'Opinion publique. »(6)

  • Un drapeau rouge a été, prétend-on, arboré par les Cordeliers devant les Tuileries le 10 août 1792, avec l'inscription « Loi martiale du peuple souverain ».

-Dans l'entretemps, entre 1791 et 1793, le bonnet rouge apparaît aussi à la pointe du drapeau tricolore des Marseillais et d'autres formations militaires.

-Entre 1794 et 1831, l'emploi éventuel et la valeur symbolique de drapeaux, bonnets ou autres emblèmes rouges demeurent mal documentés.

  • Après les Trois Glorieuses, s'instaure un régime, une monarchie « bourgeoise » qui prend officiellement le drapeau tricolore pour emblème, privant ainsi ses opposants d'un signe de ralliement et privant spécialement les républicains d'un emblème propre.
  • Dans les émeutes et insurrections de 1831 et 1832, apparaissent occasionnellement et « mystérieusement » des drapeaux noirs et des drapeaux rouges avec des inscriptions farouches, « Vivre en travaillant ou mourir en combattant», etc.(7) Certains républicains avancés se mettent à voir dans le drapeau rouge un symbole possible de ralliement populaire, étant un drapeau d'une seule couleur, un drapeau « sans quartier ». La plupart n'y voient pourtant qu'un emblème « de sang » et restent fidèles au tricolore quoique « usurpé » par les orléanistes.

Le premier drapeau rouge apparu à l'enterrement du général Lamarque, le 5 juin 1832 portait: «LA liberté ou la mort». Il semble que, dans la chaleur du moment, ce soit le général Exelmans, en grande colère, qui le premier opposa ce drapeau rouge inopportun au drapeau tricolore, s'écriant : « Pas de drapeau rouge ; nous ne voulons que le drapeau tricolore ; c'est celui de la gloire et de la liberté... » (Notons-le : c'est déjà le discours de Lamartine, seize ans avant la lettre !).

Si l'insurrection de juin 1832, face aux drapeaux tricolores de la garde nationale et de la ligne, se déroule plus ou moins sous le signe du drapeau rouge, cette insurrection, républicaine, n'a eu recours à ce drapeau que faute d'un autre signe commode de ralliement. C'est la presse de Louis-Philippe qui se chargera de donner un sens à l'événement et c'est de ce sens que Lamartine hérite : « la révolte, tonne le Moniteur aussitôt après l'insurrection, s'est montrée sous un emblème digne d'elle, sous un drapeau rouge opposé à notre glorieux drapeau tricolore, etc. » Le parti de l'ordre sémiotise le drapeau rouge en en faisant le pavillon de l'anarchie, le symbole des « buveurs de sang » et le drapeau de l'anti-France. Des journalistes imaginatifs réécrivent l'histoire en inventant un drapeau rouge qui aurait été un emblème de la Terreur de quatre-vingt-treize. De 1832 à 1848, affronter la garde nationale avec ses drapeaux tricolores c'est, pour le peuple émeutier, lui opposer un autre emblème et ce sera l'emblème que 1832 a canonisé. Un autre emblème, appel à l'in-surrection, signal de révolte, ou symbole de la liberté, de la République, emblème en quête de sens pour tout dire.

Il va de soi que ni le socialisme dans son flou encore néologique (la première attestation du mot date de 1832 (8)), ni les « sectes » fouriéristes, saint-simoniennes, cabétistes, etc., ne réclament ni ne sont en quête d'un drapeau, s'ils sont tous, à la façon de Jérôme Paturot, « à la recherche de la meilleure des Républiques » et si beaucoup se reconnaîtront plus tard dans la République « rouge », militant dans les clubs de 1848 et présents parmi les insurgés. Ce « socialisme » ou « communisme », thématisé par Karl Marx dans le Manifest der kommunistischen Partei comme produit d'une « lutte des classes » à l'échelle historique (et comme théorie de celle-ci) et engendrant une identité sociale, le « Prolétariat » appelé à s'unir dans tous les pays, va adopter, par une dévolution qui donne, avec le recul du temps, l'impression d'une fatalité historique, ce drapeau rouge qui, dans un stade intermédiaire était devenu celui de la « République française, démocratique et sociale ».

Fatalité illusoire mais qui demeure suggestive : fatalité sur la scène idéologique de l'apparition d'un « socialisme » transcendant les mouvements et doctrines suscités par la « question sociale » et concomitance de la diffusion indécise et confuse de drapeaux rouges depuis 1789, signal, symboles multiples, emblème, en quête d'une appropriation.

Les symboles publics n'ont jamais de signification vraiment stable (étant l'objet de polémiques qui justement en disputent), ni de valeurs symboliques nécessaires (ce sont leurs discours d'accompagnement qui, par analogies, métonymies, synecdoques..., cherchent à fixer des symboles sur un signifiant donné). Pour ce qui est donc du drapeau rouge, la « rencontre inattendue » de ce symbole et de l'entité composite mouvement ouvrier socialiste révolutionnaire, mouvement qui, dans les années 1840-1850, s'impose sur la scène publique européenne comme pourvu d'une identité évidente, cette rencontre apparaît pourtant comme une adequatio rei et intellectus prédéterminée par tous les paramètres auxquels on peut songer, et ce au point de donner l'illusion d'une nécessité :

  1. Le drapeau rouge, au début des années 1840, demeure avant tout res nullius, quoique favorablement marqué déjà comme plébéien et révolté.
  2. Le socialisme, à mesure qu'il s'identifie et se perçoit comme un des « camps » d'une permanente « guerre sociale », expression extrême qui apparaît dès la Seconde République, a besoin dans la logique de son Récit propre, de disposer d'un signe de ralliement qui, comme pour une « armée », devra être un drapeau.
  3. Le drapeau rouge présente les potentiels sémiques suivants : il est sans quartier (de quoi on tirera les valeurs de « suppression des classes, unité des travailleurs, unité internationale des prolétaires ») et il s'oppose à ce titre au tricolore français et autres drapeaux nationaux polychromes. Il est rouge ce qui pourra se gloser en de multiples « évidences » par tropes et figures : analogiquement, rouge = sang (« sang des ouvriers ») et métonymiquement, luttes sociales, révolution, etc.
  4. Il « fait voir rouge » à la classe possédante, expression populaire qui amusera inépuisablement les publicistes socialistes, ravis d'avoir par calembour un emblème qui terrorise l'ennemi. « Les bourgeois ont les foies », se réjouiront les militants.

Le socialisme, à mesure qu'il se développe comme militantisme, comme mouvement organisé, va chercher dans son drapeau plus qu'un signe de ralliement dans les luttes. Il va tirer du drapeau rouge une symbolique « monochrome », un « fétichisme du rouge », comme conclut approbativement Maurice Dommanget dans son gros livre, sans chercher à expliquer ce qui pour lui restait trop évident(9).

Le rouge est devenu le signifiant transcendantal du socialisme, il l'est devenu très vite, dès le Second Empire l'affaire est faite : dans le socialisme tout est rouge, les drapeaux, les banderoles, les draperies, les suaires, les draps des cercueils, les fleurs, les couronnes, les rosés, les églantines, les immortelles, les cravates, les foulards, les brassards, etc. (Ce qui revient à dire dans l'immanence du symbolique, que ce qui adopte le rouge est socialiste, et il s'agira bien d'une appropriation exclusive : les bannières de compagnonnages et corporations, souvent rouges, grenat, pourpre par la logique des choses dans l'anthropologie des couleurs, sont en quelque sorte automatiquement appropriées par le socialisme en développement).

Dans la phraséologie ensuite, « rouge » va servir à marquer l'unité d'un monde, ce monde qui ne peut se désigner que par un terme absolument connotatif, « les rouges », jusqu'au moment où ce terme deviendra, je ne sais trop comment dire, un morphème métamorphique : la marque abstraite d'une coupure absolue constituant une contre-société avec ses lois et ses rituels. On parlera d'« obsèques rouges », de « mariages rouges », les jeunesses communistes d'entre les deux guerres organiseront des « Noëls rouges », etc...

« Le rouge » du socialisme n'est pas tant symbole conventionnel (comme le dirait le sémioticien) qu'il ne fut un puissant instrument de métamorphose : quelque chose qui opère dans l'ordre du punctum, quelque chose de « poignant », doté d'une puissance évocatrice et émouvante inépuisable pour un « coût » symbolique minimal, et dans l'ordre pratique, un effet à portée de main : on trouve toujours bien quelque loque rouge à attacher à un bâton, et qui signifie dans l'illusio d'un «jeu» collectif utopique(10). Marquer de rouge, c'est transfigurer le monde et faire vivre les participants dans l'ordre soudain du déjà-là, de la métamorphose du monde ordinaire en une réalité déjà utopique.

Prenez la salle de banquet d'une guinguette de banlieue et mettez-y un drapeau, accrochez-y une étoffe rouges : cela en fait un « banquet socialiste ». Les participants, églantine à la boutonnière, vont pouvoir vivre ce banquet dans une temporalité autre et dans un état second, dans une identité chimérique concrétisée par du « rouge », identité de prolétaires, de militants révolutionnaires, de membres déjà de la Cité collectiviste dont ils « rêvent ».

Le drapeau et les autres emblèmes et insignes rouges, produisent à la fois « un sujet pour l'objet » (pour paraphraser Karl Marx), ils engendrent un militant pour et par son drapeau, permettent une appropriation du sujet par l'objet (ce qui est dans la logique de tous les « cultes » et rituels sociaux) et procurent une illusion concomitante à une signification.

Ceci, je le répète, est de l'ordre de toute sémiotique des symboles sociaux. Cependant, le fait historique du drapeau rouge illustre cet ordre de réflexion avec une abondance persuasive : le drapeau rouge symbolise le socialisme, il permet à tout groupe militant de s'identifier comme appartenant au prolétariat en lutte et, grâce à une aura émotionnelle qui tient justement au fait que le « sens » outrepasse soudain la signification immanente, le militant se « voit autre », métamorphosé dans le socialisme réalisé (puisque le même mot, « socialisme », désigne la doctrine, le mouvement présent et la collectivité future). C'est ce que j'ai appelé illusion (en rappelant que « jeu » se reconnaît dans l'étymologie de ce mot), passage de la signification à la métamorphose du lieu et des agents, théâtralité d'une semiosis qui fait exister le socialisme et prouve le « sens de l'histoire ».

Avec le drapeau rouge, s'instaure non un symbole déterminé, mais un rituel, c'est-à-dire « le moyen de créer des « événements » qui rompent le cours du temps et isolent l'espace circonscrit et dont le sens s'excède, se transcende dans le chimérique et l'utopique, l'imaginaire.

À partir de 1872 et pendant que la République naissante s'attache définitivement au tricolore et que Chambord perd un trône en ne reniant pas son drapeau blanc, le rouge devient l'emblème exclusif des socialistes, des ex-communards, du futur Parti Ouvrier. Après la Commune, ce drapeau devient aussi l'emblème de tous les partis « socialistes », de l'Angleterre à la Russie.

En France toutefois, la concurrence dans le peuple avec le tricolore demeure vive, aussi longtemps surtout que la République n'est pas fermement établie. L'« immortel » congrès de Marseille en 1879, fondateur du Parti Ouvrier, n'est drapé que de tricolore ; les amnistiés de la Commune sont accueillis par les faubourgs ouvriers pavoises du tricolore encore, sans un seul drapeau rouge. Cependant dans la presse d'extrême-gauche fleurit une sorte de pédagogie démontrant que le tricolore a « baigné dans le sang du peuple », qu'il n'est plus digne de symboliser «le peuple français»... L'argument n'est toujours pas proprement « socialiste », encore moins internationaliste, c'est l'ancienne concurrence avec le tricolore qui occupe les journalistes et faiseurs de brochures d'extrême-gauche. Une fois encore l'« authenticité » du drapeau rouge comme pavillon du Parti ouvrier, du Prolétariat, va être confirmée a contrario par l'horreur qu'inspire toujours à la classe bourgeoise (quoiqu'il soit occulté dans les années 1870) « ce haillon de guerre civile » (11).

Quant aux ouvriers en grève, leurs manifestations de colère spontanées s'accompagnent d'un élément symbolique élémentaire, « porter un drapeau », et parfois on ne dit même pas lequel ni de quelle couleur(12). Le rouge se met aussi à marquer les obsèques de militants : bière drapée de rouge, rosés et immortelles rouges ; j'en parle plus loin.

Dès les années 1880, après l'amnistie, les journaux consacrés à l'anniversaire de la Commune et, à partir des années 1890, ceux qui sortent le 1er mai seront tirés sur papier rouge (rose foncé en fait). Dès sa première célébration, héroïque et violente, le 1er mai 1890, la « Fête du travail », sera fermement associé au drapeau rouge brandi et pavoisé.

Cependant le culte de ce drapeau excède encore le camp ouvrier-socialiste, ce que ce camp aura de plus en plus de mal à supporter. Dans les années 1880, Rochefort et L'Intransigeant, patriotes et communards, se réclament toujours du drapeau rouge. Les boulangistes « de gauche » se permettent d'aller au Père-Lachaise en arborant le drapeau rouge, usurpation qui provoque des violences en 1890 (13). Tout ce beau monde va se retrouver vite dans le camp nationaliste et rangera son drapeau rouge, abandonnant le terrain aux socialistes.

Prohibitions, incidents, tolérance équivoque

À mon sentiment, les historiens ont exagéré la prohibition et la répression du drapeau rouge de 1880 à 1914 ; selon des conjonctures et des logiques biscornues, cette prohibition a été parfois brutale alors que dans le même moment et d'autres circonstances, on rencontre une tolérance ou une sorte d'indifférence totale.

Sur la voie publique, la tolérance semble à peu près nulle jusqu'à la fin du siècle, et encore : dans les rares municipalités socialistes, puisqu'il s'agit d'une affaire de police municipale, le drapeau est déployé dans les rues : c'est le cas par exemple aux obsèques de Victor Marouck passant à travers Saint-Ouen en juin 1889 (14).

Dans les congrès, dans les réunions en salles, c'est selon (c'est-à-dire selon les instructions reçues par le commissaire, de réprimer ou de « fermer les yeux »).

Dans les cimetières enfin, à de rares exceptions, la tolérance tacite devient de règle à la fin des années 1880. Ceci explique largement, la « politique des enterrements » et des pélerinages sur la tombe des « apôtres » disparus chez les blanquistes et autres groupes révolutionnaires. Le motif réel d'aller si souvent au cimetière me paraît être de pouvoir y déployer et laisser flotter au vent des drapeaux rouges !

Aux obsèques de Félix Pyat au Père-Lachaise le 10 août 1889, « les drapeaux rouges sont déployés aux cris de « Vive la République ! Vive la Commune ! » sortant de plus de 10 000 poitrines. »15 Les obsèques de Jules Joffrin en septembre 1890 montrent comment les socialistes jouent au plus malin. Ils promènent des drapeaux rouges engainés dans les rues, les plus farauds laissant passer quelques pouces de la couleur proscrite. Autour du corbillard, les drapeaux étaient « dans leurs gaines », mais ajoute le chroniqueur émoustillé, « chacun savait que ces gaines contenaient les drapeaux rouges » ! À peine au Père-Lachaise, voici lesdits drapeaux qui «claquent au vent» au cri de «Vive la Commune! »... C'est ce que les militants appellent en jubilant de « magnifiques funérailles (16) ».

Dans les rues, une casuistique explicite va devoir tolérer, par la force des choses, les bannières et drapeaux des syndicats et des cercles d'étude. Car si ces drapeaux sont tous rouges, ils portent une inscription et des symboles brodés et ne sont donc pas le drapeau rouge. Et si ces bannières sont rouges aussi, elles sont verticales et ne sont donc pas un drapeau... Seul le drapeau rouge sans inscription est « séditieux », ce qui laisse une marge d'interprétation. Quand les organisations ouvrières veulent éviter l'affrontement, elles donnent pour consigne de ne sortir que les drapeaux brodés.

Même au milieu des émeutes, les gendarmes apprennent à distinguer drapeau et drapeau. Ainsi, au témoignage d'un pandore à Raon-l'Étape, dans les émeutes de 1907 : « Ce drapeau rouge portait une inscription (...), il fut entendu que ce n'était pas un emblème séditieux, mais une bannière corporative » (15). Cette répression peu cohérente et casuistique permet à la presse socialiste de pousser les hauts cris quand des maires et sous-préfets zélés prennent soudain des arrêtés de totale prohibition (18). Qu'il y ait d'ailleurs interdiction ou tolérance, la «faiblesse» de la classe capitaliste se démontre à tout coup dans la preuve par le drapeau rouge. En fin de compte, les préfets et fonctionnaires se résignent à se «retirer» piteusement des cortèges funèbres où le drapeau rouge est arboré et à laisser les choses se dérouler (19).

Je terminerai ces remarques, suggestives mais peu systématiques, sur le jeu entre provocation et répression par le récit d'un expédient à la Clochemerle que la presse ouvrière transfigure en jubilant en récit héroïque. En juin 1889, à Flémalle-Grande (Province de Liège), un grand drapeau noir, « emblème de la misère », flotte à une fenêtre de la Maison du Peuple à côté d'un « drapeau rouge sur lequel se détache une croix blanche avec ces mots : helvetia ». « Partout sur la route des drapeaux de ce genre ont été arborés ». C'est que le bourgmestre a pris un arrêté interdisant le drapeau rouge. Pour le coup, les socialistes en arborant le drapeau suisse ont joué « un bon tour » à ce magistrat clérical... (20)

Salles de meetings et de congrès

Posséder un drapeau ou une bannière, souvent luxueux, en flandre ou en catalogne, lourd de broderie d'or et d'argent, rappelant parfois les bannières d'église, bannière ou drapeau toujours prêts à sortir de l'armoire pour « décorer » un meeting ou flotter en tête d'un cortège, tel est le désir élémentaire et l'obligation de chaque « fédération », chaque « cercle d'étude », chaque « section » de parti, chaque chambre syndicale, et aussi de chaque maison du peuple, chaque orphéon, chaque chorale socialiste... Ces drapeaux sont brodés d'inscriptions identifiant le groupe qui va défiler derrière eux, inscriptions accompagnées de quelques symboles et éléments décoratifs : outils typiques d'une profession, lauriers entrecroisés, étoiles, gerbes... (21)

II a fleuri autour du socialisme organisé une véritable industrie de drapeaux, d'insignes, d'« articles de propagande ». Au début du siècle, Henri Audouin, propriétaire de la firme « Au Cotillon du Prolétariat », fait régulièrement sa publicité dans L'Humanité :

« Spécialité de drapeaux rouges, bannières, brassards, cordons, draps mortuaires, insignes pour sociétés. Grand choix d'épingles de cravate artistiques représentant les Grands Hommes de la Révolution ; Jean Jaurès ; la Confédération Générale du Travail, Prolétaires de tous les Pays, unissez-vous... » Dans la S.F.I.O. du Front populaire, c'est la « Librairie populaire » qui propose un vaste catalogue d'articles de propagande où domine le rouge des drapeaux, cravates, églantines et coquelicots (en tissu), oriflammes pour vélos, bonnets phrygiens, brassards S.F.I.O. (22)...

L'inauguration ou la remise d'un drapeau, dès les années 1880, est accompagnée d'un cérémonial très consciemment solennel, qui transpose les marques de respect civique et militaire dus aux drapeaux nationaux. Ces cérémonies hautement valorisées sont toujours narrées tout au long dans la presse militante alors qu'elles ne sont, et pour cause, que l'« éternel retour du même ». De tels récits intemporels et répétitifs font apercevoir ce caractère psycho-socio-logique fondamental du militantisme socialiste comme bonheur dans l'illusion rituelle. L'inauguration du drapeau, en musique et en discours, est toujours l'occasion d'un cortège, d'un défilé pour le défilé, sans qu'il y ait au bout ni revendication ni affrontement. Il faudrait lire les milliers de colonnes consacrées à dire que le nouveau drapeau est bien «rouge» et qu'il authentifie le groupe qui s'en réclame :

«Le syndicat des ouvriers boulangers et fabricants de pains d'épices de Bruxelles inaugure dimanche son nouveau drapeau, -un rouge superbe. Naturellement, il y aura à cette occasion une petite manifestation et un cortège... » (23)

« Cérémonie toute simple », « foule imposante », défilé, clairons, discours et c'est toujours le même discours où un notable remet à la section syndicale «le drapeau rouge des revendications ouvrières », « ce drapeau teint du sang des travailleurs » (24). On comprend ce que je veux dire en parlant d'un imaginaire tendu vers un « éternel retour » rituel qui projette tout le groupe dans une transcendance utopique. Loin que ces cérémonies s'atténuent ou s'effacent dans l'évolution du socialisme, elles semblent prendre plus d'ampleur et d'importance encore sous le Front populaire ; même chez les socialistes, on perçoit dans les comptes rendus un côté hiératique accentué par le relevé minutieux des noms des camarades participants.

J'ai fait allusion plus haut à l'acte élémentaire par lequel une salle quelconque est muée en un lieu où « souffle l'esprit » socialiste. Un drapeau au mur, une draperie, une guirlande rouges suffisent. Il y a dans la presse militante, un sous-genre ou une topique de la « décoration de la salle », description destinée à être relue par ceux qui s'y trouvaient où sont toujours détaillés et comptés les «drapeaux rouges », « largement déployés », les trophées, panoplies de drapeaux, « draperies rouges » sur les murs, mats et guirlandes rouges, « une estrade rouge où la musique avait pris place » (25), les « tables fleuries de roses rouges » (26), les banderoles rouges avec « Prolétaires de tous les pays unissez vous », « Chacun pour tous, tous pour chacun » (27), la « large pièce d'étamine rouge sur laquelle ressort ces mots Congrès socialiste » (28), les « magnifiques draperies rouges portant inscription de nos devises socialistes » (29), « les tribunes garnies de larges banderoles rouges» (30)... Trente ans plus tard sous le Front populaire, P.C.F, et S.F.I.O. rivalisent en dépenses de calicot et leurs journalistes continuent à décrire avec minutie les halls, stades et vélodromes passés au rouge (31).

Cortèges et manifestations

La manifestation de rue, aussi dénommée «démonstration», « rassemblement populaire », « cortège » ou « défilé », est une entité des rituels civiques modernes dont la formule s'est mise en place lentement tout au long du siècle passé. Comme le notent plusieurs chercheurs (32), l'histoire de la manifestation devrait être insérée dans celle de l'occupation populaire de la voie publique, dont l'analyse n'est pas faite. Du XIXe au XXe siècle, l'usage de la rue, normal, exceptionnel ; toléré, intolérable, a beaucoup varié.

De 1848 à l'orée de ce siècle, il a fallu constamment réinventer le rituel manifestaire, jusqu'à ce qu'il se trouve « normalisé », ne se prêtant plus qu'à des « améliorations » et des effets de record et de performance. Il a fallu organiser en effet ce qui à l'origine était soudain et spontané, le rassemblement bruyant et chantant de travailleurs en colère, à la suite d'une décision des patrons ou sur une rumeur inquiétante.

Dans la manifestation canonisée par les partis ouvriers, rien de dévergondé et rien de carnavalesque, pas de femmes dégrafées ; rien de comique ou si rarement (ni mannequins burlesques, ni déguisements) ; pas de farandoles : la marche au pas. Les fêtes émeutières de 1789 ne sont pas émulées par un socialisme qui toujours se voudra à divers degrés austère et discipliné.

Après la Commune, on manifeste encore « pour soi », avec haine et colère et on sait qu'on fait peur. Dès la fin du siècle, on voit s'instituer au contraire, dans les tâtonnements, la manifestation-spectacle qui impressionne les badauds et se déroule pour les autres, pour l'Opinion publique. Pour brider et rationaliser la manifestation, les organisations socialistes disposaient de deux grands modèles, religieux et militaire.

La manifestation, si agressifs que soient ses mots d'ordre et si tendue que puisse être la conjoncture, est par principe une occupation pacifique de la rue qui - agitée et bruyante - se distingue pourtant du charivari, du monôme d'une part ; de la rixe et de l'émeute de l'autre. Distinction de principe, qui demeure vraie si on ajoute que, presque toujours, la manifestation frôle la violence, le dérapage vers l'échauffourée et que quelques têtes chaudes dans ses rangs ne rêvent que d'en découdre avec les flics, que pour eux une manif réussie est une manif qui tourne à la bagarre et, dans les grandes occasions, qui finit en barricades.

Occupation pacifique de l'espace public, la manifestation est destinée à « démontrer », à « prouver » quelque chose, par le « nombre » des manifestants, par leur « résolution » et leur « discipline » -comme le proclameront les orateurs à la dislocation du cortège. Cette preuve est mise en spectacle, un spectacle où chacun est acteur et spectateur (à l'exception de rares mais utiles « badauds »), dramaturgie événementielle où chacun donc joue, acclame et applaudit.

Exaltée dans les discours qui, abondamment, redisent ce qu'elle a « prouvé » ou « va prouver » et qualifiée d'avance d'« événement historique », la manifestation, routinière et stéréotypée, semble faire voir (ce que rediront les anarchistes goguenards) une certaine jobardise militante, satisfaite de ces fictions « révolutionnaires » qui permettent de ne pas passer à l'acte. Marcher en foule, avec des cocardes et des églantines à la boutonnière, derrière des drapeaux et des banderoles, quelle que soit la « preuve » contingente que l'on prétend donner ce jour-là, c'est jouer une sorte de charade, se métamorphoser pendant quelques heures en l'allégorie du Prolétariat en marche vers la Révolution. Emplir la rue, empêcher la circulation et les activités ordinaires, emplir des rues déjà marquées par l'affichage sauvage et par les drapeaux qui pavoisent le siège des partis et des syndicats, c'est faire agir à chaque fois ce temps utopique, rejouer cette charade allégorique. La manifestation, éternellement recommencée, tient du mythe des « Trompettes de Jéricho » (33). La classe ouvrière se manifeste à elle-même, elle se fait exister cérémoniellement, sans délégation à des élus ou à des tribuns, même si ceux-ci en fait, mènent le cortège et prononceront les discours lors de la dislocation, au milieu des clameurs du peuple redevenu « chœur antique ».

Dans toute manif, on peut et doit lire une homologie entre le militant encadré dans le parti et le manifestant au milieu du cortège :

le cortège va quelque part et le manifestant suit, entraîné, mais sachant où ; le militant vit dans la chaleur du cortège, il partage ses émotions, il chante et crie à l'unisson, mais il ne voit qu'une faible partie de ce vaste cortège dont il est (quoique montant parfois sur un banc du boulevard pour prendre un « vue d'ensemble »), et c'est le chef socialiste qui, dans le meeting final, redira le sens de la manifestation et alors le militant ovationnera les mots d'ordre qui parlent pour lui.

Du début de ce siècle au Front populaire, la manifestation va servir à montrer « le peuple » en accord total, en approbation totale des chefs, du parti et des organisations de masse, et pour cela il fallait le mettre en scène, le donner à (se) voir, telle que l'organisation disciplinée du parcours, les drapeaux et banderoles, les clameurs et les « Internationale », le changent.

La police même, volens nolens, joue son rôle, qu'elle ait « compris qu'il valait mieux se tenir tranquille » ou qu'elle se soit livrée à de « basses provocations » ; son attitude « prouve » aussi quelque chose :

que le gouvernement « a peur », « est aux abois », « ne reculera devant aucune manœuvre », « a jeté le masque », «n'est qu'un gouvernement de fusilleurs », « d'assassins », etc.

En tête de la manif, on trouve les drapeaux, « une forêt de drapeaux », une fanfare, les enfants porteurs de gerbes, les « délégués » avec couronnes et banderoles, et derrière, la foule manifestante. Du porte-drapeau à ceux qui suivent, il y a un rapport signifiant qui est celui du prédicat et du sujet. Cette articulation, suffisante et nécessaire, est toujours mise en valeur dans le compte rendu :

« Précédés de deux énormes transparents où se lisaient leurs principales revendications, et de drapeaux rouges, ils ont parcouru en cortège les principales rues de Montluçon en chantant des chants révolutionnaires. » (34)

«.. .une grande manifestation socialiste drapeau rouge en tête. » (35)

« Chaque organisation marche derrière son drapeau rouge » (36)...

Dans les provinces du Nord surtout et en Belgique où on cultive la musique populaire, on trouve aussi en tête une « fanfare ouvrière ». Dans les années trente, on placera en tête une ou plusieurs automobiles couvertes de drapeaux et... de notables et leaders.

La manifestation qui a toujours pour signification de manifester une unité militante unanimiste, devient aussi, de plus en plus délibérément dans les années trente, un ordonnancement minutieux de délégations identifiables, une syntagmatique de groupes auto-allégorisés, chacun derrière sa pancarte et son drapeau : enfants des écoles, « jeunesses », « femmes » (entité bien définie, et les badauds ovationnent : « Vivent les femmes ! »), anciens combattants et « gueules cassées », mineurs et autres corps de métiers déguisés en eux-mêmes (port de bleus, de lampes Davy...). Il me semble que c'est le P.C.F. surtout qui a organisé ses cortèges par juxtaposition d'identités dont on pouvait parler au pluriel catégoriel :

« Les Jeunes travailleurs seront aux côtés du Peuple parisien. (...) Les Étudiants viendront ! (...) » (37)

Quand le « service d'ordre » a vérifié que tout est bien en place, le défilé commence.

«Avec ordre et discipline, le cortège se forme. Les drapeaux rouges, les pancartes s'élèvent. » (38)

Comme toujours, l'émotion bruyante accompagne ce moment « métamorphique » où la foule en attente d'elle même se mue soudain en un Prolétariat en Marche :

«L'imposant cortège s'ébranle (...) Minute émouvante ! » (39)

Les drapeaux rouges constituent l'élément essentiel de cette esthétique des foules. Le peuple s'avance « sous des centaines d'oriflammes écarlates », dira le journaliste en style lyrique. « Une foule d'étamines rouges frémit et claque au vent frais » (40). « Du noir de la foule émerge le rouge des drapeaux. Le rouge partout» (41).

Le Corps militant et ses insignes

II faut que des taches rouges identifient et transfigurent le corps du militant et harmonisent peut-être aussi ces foules socialistes où l'ouvrier en casquette et bourgeron côtoie le petit bourgeois en chapeau melon, tous arborant à la boutonnière l'églantine rouge (fleur «révolutionnaire» dès 1848) ou le coquelicot, ou la rose rouge, l'oeillet rouge (mais un temps, les boulangistes ont voulu faire de l'oeillet rouge leur emblème), ou l'immortelle rouge que des camelots vendent aux obsèques et qu'on ira jeter sur la fosse ouverte.

« Les insignes de métal blanc, les rouges coquelicots que les socialistes mettent à la boutonnière les jours de manifestation [sont] les emblèmes de leurs aspirations d'égalité sociale ! » (42)

Les gauchistes et anarchistes n'ont cessé de s'exaspérer de ces débauches d'insignes, bondieusardes et superstitieuses à leurs yeux. « Rien n'est devenu plus piteux que le commerce des insignes rouges soi-disant socialistes ou révolutionnaires. Bien que destinés à affirmer, moyennant 10 centimes, l'héroïsme de celui qui les porte, ils ont depuis longtemps perdu toute signification protestataire ou combative. Il en est de ces insignes comme du pèlerinage annuel de la Semaine sanglante, comme de l'épithète " sociale ". L'usage les a galvaudés, en a fait de simples démonstrations fétichistes. » (43)

Obsèques « rouges »

J'ai indiqué plus haut que l'histoire des rituels socialistes est intimement liée aux obsèques et aux « pèlerinages » dans les cimetières. Les obsèques accompagnées de foules « recueillies » sont toujours l'occasion de manifestations de force et de résolution. Elles sont des moyens importants de la propagande en acte. Ici aussi, les cérémonies sont inséparables de comptes rendus minutieux qui montrent dans la « réussite » des cérémonies « sobres et dignes », « émouvantes » et l'unanimité du deuil, l'unité du peuple socialiste.

Sans doute le socialiste, libre penseur, n'est-il pas conséquent avec sa doctrine dans le culte qu'il rend à des camarades disparus. Les anarchistes qui ricanent sur ce « culte de la charogne » chez les « autoritaires » le leur font constamment sentir. Mais il est dans la nature des rituels de se prêter à la dénégation : le culte des morts socialistes n'a rien de religieux et les serments que l'on prononce sur la fosse (« aux camarades morts en défendant leurs droits, nous jurons une éternelle vengeance ! » (44)) n'ont rien de superstitieux : ils sont « virils » et tendus vers l'avenir révolutionnaire. Les mots que l'on prononce sur la tombe du « disparu », reçu dans sa « dernière demeure », « dors en paix » et tu « continueras à vivre au milieu de nous... », sont censés n'avoir qu'un sens laïc et poético-matérialiste.

Des mots servent à marquer la particularité de la contre-société qui fait aux siens des obsèques « imposantes », « grandioses ». Son deuil est un « Deuil prolétarien » (45) et les obsèques sont des « Obsèques rouges »... (46)

Drapeaux rouges cravatés de crêpe, drapeaux qui s'inclinent devant la fosse ouverte ou au columbarium, assistance avec l'immortelle rouge (« fleur sans parfum ») à la boutonnière et, bien sûr, après Chopin ou Beethoven, il y a « l'Internationale » qui retentit tandis que les délégations déposent les couronnes qui forment une « tache sanglante », couronnes de roses rouges, couronnes au « large » ruban rouge : tout ce cérémonial s'est mis en place avec la spontanéité de l'évidence.

Dès le Second Empire, - la police oserait-elle intervenir ? - le cercueil est recouvert d'un drap rouge, qui deviendra plus tard expressément « l'emblème rouge du socialisme » (47). Le corbillard, lui, « disparaît littéralement » sous les gerbes et les couronnes rouges. Aux obsèques de Barbusse auxquelles assiste tout le « peuple de Paris » le 7 septembre 1935, on imitera en version socialiste l'humilité ostentatoire de Victor Hugo :

« ...un humble corbillard sans panaches ni draperies ni fleurs : le corbillard des pauvres. Le cercueil est recouvert d'un simple drap rouge.» (48)

Le Drapeau rouge comme objet de discours

Objet rituel et enjeu symbolique, le « drapeau rouge », indissociablement de ceci, fut un important objet de discours militant. Inlassablement, le propagandiste en a explique aux masses la signification et la portée ; la chanson et la poésie sociales en ont fait l'apothéose et une phraséologie redondante a figé, par tropes et figures, la référence obsédante à «la rouge bannière du prolétariat». Parallèlement, dans le dessin et la gravure d'art social, de Steinlen à Grandjouan, le drapeau flottant sur des cortèges, des foules, des barricades est devenu l'objet central d'une imagerie épique des luttes de classe et de la Révolution en marche.

La question n'est pas de décider a posteriori quel était le signifié «authentique» de ce symbole : elle est de montrer que, dans sa polysémie, l'exégèse interminable du sens de l'emblème a formé un objet d'intérêt fasciné; à cette exégèse s'agglomère une série de périphrases figées et emphatiques qui produisent l'illusion d'un sens riche et toujours à approfondir : c'est le « drapeau des revendications sociales » (49), « l'emblème du parti de la justice et de l'humanité » (50), emblème transcendental d'un parti qui transcende tous les partis, le « drapeau des travailleurs », « l'emblème du prolétariat en lutte pour la rénovation sociale» (51), «l'emblème du prolétariat rouge » (52) (par un transfert classique du symbole à ses zélateurs), « le drapeau rouge de l'unité révolutionnaire » (53), et, développant la thématique du drapeau d'une seule couleur, « la rouge bannière internationale », « le rouge drapeau du Socialisme International » (54), le « symbole de la fraternité des peuples et des revendications de la classe ouvrière contre la bourgeoisie » (55), « le drapeau de l'internationalisme humanitaire, le drapeau du prolétariat international » (56), enfin, par glissement dans l'avenir prophétisé, « le drapeau de la Révolution » et au-delà de celle-ci, « le futur drapeau de la République universelle » (57), « le drapeau rouge de la République sociale » (58), celui qui enfin « sera demain le drapeau de l'Humanité » (59)...

Quant à la valeur tropologique du rouge, un seul thème de spéculations s'offrait à l'esprit, mais lui aussi inépuisable : le drapeau du Prolétariat est « cette loque teinte du sang des ouvriers ». « Oui cette couleur est la nôtre. Elle est faite de notre sang ». « De tous temps, la couleur rouge a été choisie par les souffrants et les opprimés (...) Est-ce parce qu'elle ressemble au sang tant de fois versé par le peuple ? » (60)

Le drapeau rouge est fait pour être chanté et conté ; il appelle et légitime un style dont le pathos littéraire doit être souligné ; ce pathos a beaucoup à voir avec un certain idéal baroque du «bien écrit» qui imprègne la presse révolutionnaire;

« Tandis que sous les coulées brûlantes du soleil roulant son disque d'or dans le bleu du ciel de mai, les drapeaux de la Sociale, gonflés par la brise, laissaient flotter leurs plis sanglants au-dessus du Mur des Fédérés, etc. » (61)

Les flots d'émotion que le drapeau suscite dans la foule d'un meeting, il convient que le journaliste les rapporte et confesse qu'il en a été gagné :

« Une émotion m'étreignit, au passage de ces flots humains, piquetés de rouges bannières ; ce cortège énorme de prolétaires endimanchés, gaillards musclés, marchant en bon ordre, était admirablement beau. » (62)

Au-delà de ces exégèses, de ces récits édifiants et de ce lyrisme, il me paraît que la phraséologie du drapeau rouge a beaucoup servi à la production de ce que plus tard on désignera dans les socialismes d'État comme leur « langage de bois ». Il faut dire qu'avant de s'adapter à une vision bureaucratique du monde, la phraséologie de la propagande socialiste a recherché la lourdeur, la périphrase, le figement de tournures toutes faites. Le mouvement ouvrier dans la genèse « spontanée » de son langage propre, a très tôt cultivé le syntagme figé, les automatismes qui créaient aux militants une heureuse complicité phraséologique. Le militant a trouvé dans des manières de dire et des locutions grandiloquentes une sorte de contre-langage qui, entre autres, effaçait les marques du français faubourien et dissimulait la maladresse stylistique du « primaire ». Le « rouge drapeau » a servi à cela : l'épithète antéposée est, dans la stylistique du français, un moyen typique d'accès au «phraséologique». Il faut donc donner à comprendre la création d'une sorte de « langue de bois » comme accès langagier à l'identité collective - tout en rappelant que d'emblée les anarchistes avaient vu assez juste, qui ricanaient sur ce style ampoulé et qui l'ont expressément dénoncé comme un symptôme éthique du « socialisme autoritaire » qu'ils répudiaient. On peut mettre en colonnes les phrasèmes les plus fréquents et leur traduction en langage ordinaire :

« Marcher sous les plis du drapeau rouge vers plus de liberté et de justice. » (63)

.......... Militer.

« Se rassembler autour du drapeau. » [Ou : « sous les plis du drapeau »]

.......... S'unir.

« Brandir bien haut le drapeau du socialisme, des revendications ouvrières. »

« Lever le drapeau de la Révolution. »

« Tenir haut et ferme le drapeau des revendications sociales. »

.......... Agir, revendiquer.

« Les plis du drapeau rouge vibrent au souffle libérateur. » (64)

.......... Le Socialisme progresse.

« Le ralliement des forces restées fidèles au drapeau... »

.......... Union des « véritables » socialistes.

« Montons à l'assaut de la vieille forteresse sociale pour y planter le drapeau des libertés prolétariennes. » (65)

.......... Luttons !

« Ceux qui (...) s'éteignirent en s'enveloppant fièrement dans les plis du drapeau rouge qu'ils avaient porté bien haut toute leur vie durant. » (66)

.......... Nos morts.

Conclusions

La Magie de cet emblème

« Quand sur l'émeute déchaînée, l'étendard pourpre fait comme une tache de sang ou, au contraire, quand il flotte pacifiquement au dessus d'une masse prolétarienne et que les chants révolutionnaires montent vers lui avec ferveur, alors on s'explique la toute-puissance, la magie de cet emblème ». (67) Ainsi Maurice Dommanget conclut sa grande monographie historique. Or, il faut l'avouer, on ne s'explique rien du tout. On ne s'explique pas cette « magie », ni ce qui est de l'ordre du magique dans l'histoire du socialisme. D'ailleurs, le discours sur le drapeau rouge qui a parlé de cérémonies grandioses et d'émotions de foules, n'a pas motivé le drapeau rouge comme magie, mais dans un ton plus rationnel, il en a fait une «preuve». Brandi au-dessus des têtes de la multitude, il prouvait qu'il existait bien un peuple révolutionnaire et, « drapeau de l'Avenir », il démontrait par anticipation que cet avenir était bien révolutionnaire aussi. Preuve singulière qui conduit pour conclure à poser des questions sur la nature et les fonctions des rituels socialistes.

Si les rituels socialistes posent un problème heuristique particulier, c'est que les partis et syndicats ont depuis toujours eu recours massivement à ces cérémonies mobilisatrices, sans que soit jamais posée clairement la question de leur utilité, et ceci jusqu'à ces dernières années, c'est-à-dire jusqu'au jour où un changement profond dans les symboles et les mœurs a fait passer les « mouvements de masse » du volontarisme aveugle à la déréliction totale. Et cependant, ce n'est pas que ces cérémonies et rituels n'aient pas été rapportées et glosées d'abondance. Leur « utilité » ? Elle allait de soi :

cette agitation constante « portait ses fruits », elle « préparait le triomphe » du socialisme... Sous le Front populaire, pas un numéro de L'Humanité, du Populaire qui ne comporte le récit détaillé des cortèges et meetings de la veille, la préparation minutieuse des défilés du lendemain. Jeannine Verdès-Leroux constate encore aujourd'hui que « la direction du Parti communiste, dès qu'il s'agit d'une action qui pour elle appartient à la catégorie du politique -n'importe quel meeting ou « défilé » - ne pose jamais la question de son utilité, de son efficacité : tout est utile et il n'y a d'actions que réussies » (68).

Comme on sent que les rituels du socialisme ont été, non pas selon les cas mais toujours simultanément, plus ou moins utiles et fort vains, tactiquement efficaces et globalement chimériques et que ces cérémonies, toujours réitérées, ont entretenu quelque rapport avec cet autre ordre de faits, eux-aussi mi-partis d'imaginaire et de réel, que sont les mythes du mouvement ouvrier, il s'agirait de poser des définitions heuristiques qui expliqueraient cette consistance « ontologique » variable et équivoque. On devra aussi chercher à expliquer un autre paradoxe que rencontrent les historiens des rites politiques modernes, paradoxe qui ne semble pas gênant lorsqu'on étudie les fascismes ou les communismes d'État, mais qui doit embarrasser lorsqu'il s'agit du mouvement socialiste : celui-ci a voulu faire du moderne et du futur, changer le mode de production et changer la vie, non pas seulement avec de la théâtralité collective, mais bel et bien avec de l'archaïque quasi-religieux, avec des liturgies de foule et des officiants charismatiques. N'y avait-il pas dans ce contraste entre les moyens et les fins un indice de contradictions fondamentales refoulées ? (69)

La pratique magique n'est crue et n'est utile que parce qu'elle est inséparable d'une mythologie globale, d'un système général de croyances, et non parce qu'elle serait, isolément, le moyen illusoire d'un résultat déterminé. Il y a risque de confusion, par pauvreté de vocabulaire, entre « rituels sociaux » et « rituels magiques » ou religieux. Il y a cependant une perspective qui justifie de les rapprocher. Cela tient à ce que tout rituel, comme synecdoque d'un Sens du monde, opère comme le substitut d'un événement plein où la signification des choses apparaîtrait dans l'expérience immédiate. Le rituel qui « évoque » le Sens du monde n'est utile que parce que le monde empirique se dérobe au sens, lui fait obstacle, en fait retrait, qu'il le refoule dans le manque transcendantal.

Ce qui revient à dire, pour revenir au mouvement ouvrier, qu'un cortège de mineurs dans les rues de Saint-Étienne avec ses pancartes et ses drapeaux n'a de fonction(s)) que parce qu'il évoque le Prolétariat en Marche, parce que les discours des tribuns montreront à la foule que ce cortège est un moment décisif, inscrit dans le Grand Récit de l'Émancipation humaine, qu'il « prépare » la Révolution, que la peur des bourgeois et les provocations mêmes de la police préfigurent l'affrontement utile de cette Révolution et son épiphanie. Ce cortège est une cérémonie remplie d'éléments rituels et codés.

C'est une cérémonie d'abord en tant qu'acte symbolique performatif: en lui-même et par lui-même, il est protestation, revendication et défi à l'ennemi de classe, comme le rediront les orateurs avant la « dislocation ».

Il engendre un temps social (70) qui interrompt le temps de la quotidienneté jusqu'à l'heure où l'ouvrier rentrera chez lui revigoré ou soudain désenivré. (La définition des rituels par une coupure fondamentale engendrée dans le temps et dans l'espace est le commun dénominateur de tous les chercheurs qui ont travaillé sur le sujet). Acte constitutif d'un moment sacral dans l'imaginaire, le rituel ne sert pas moins des fins rationnelles et pratiques : il remobilise des grévistes dont le mouvement s'essouffle, il fait surmonter la bisbille, il détourne les énergies de violences désordonnées et dangereuses pour le mouvement et il raffermit la « solidarité ouvrière ». Il donne à sentir la solidarité dans la lutte et « fait voir » la bonne harmonie entre la masse et ses leaders - la pompe des meetings et des cortèges fait beaucoup pour développer le charisme, l'emprise desdits leaders. Il compense par des épisodes stimulants, excitants, la routine et les fatigues des disputes et résistances sociales ; il contribue à l'auto-sublimation du militant. Une action revendicative, une grève, des élections, cela se rate - mais, avec quelque bonne volonté de la part des officiants, une cérémonie ne se rate pas ! L'élément cérémoniel conjure l'échec redouté et fréquent de la dynamique socialiste.

Cependant tous ces effets et usages, rationnellement voulus, ne sont obtenus que parce que ce cortège a bien réalisé le type idéal de la manifestation révolutionnaire, que les « chiffrages » du nombre des manifestants, gonflés dans la presse socialiste du lendemain, montrent que le prolétariat était « au rendez-vous de l'histoire ». Le cortège avec ses drapeaux rouges pourvoit donc d'une identité les participants qui se sont vus non comme des ouvriers mineurs de la Haute-Loire mais comme le Prolétariat en marche. Il donne un sens total à l'événement : ce cortège désordonné et houleux dans le cours d'une grève avec ses difficultés et son issue incertaine, devient un maillon de la grande chaîne, du Grand Récit de la Révolution et de l'Émancipation humaine.

Identitaire et herméneutique, la cérémonie manifestante se rapproche ici de l'ordre du magique ; les objectifs immédiats y ont pour moyens des actes illusoires, appuyés sur du sens mythique. Les tribuns ont parlé d'« abolition du salariat », d'imminence de la lutte ultime, de chute du capitalisme, ils ont fait vibrer la foule. Ils lui ont dit aussi que ce meeting était vraiment «sans précédent» comme mobilisation prolétarienne. Ces tribuns ont cru à leur mythe - pour paraphraser Paul Veyne - et y ont fait croire non parce qu'ils étaient des chamans mais justement parce qu'ils étaient des hommes « modernes », d'action et de raison, et qu'ils poursuivaient pour une large part des fins fort rationnelles.

D'un autre point de vue encore et bien que rien de ceci n'ait jamais été voulu ni médité, les rituels socialistes s'expliquent dans leur masse par une volonté transcendante de créer de toutes pièces une culture socialiste révolutionnaire et de forger les moyens d'une « gestion rituelle » de celle-ci. C'est ici qu'il faut redire combien les rituels socialistes se définissent autant par ce qu'ils ont exclu que par ce qu'ils incluent. Ces actes symboliques impliquent l'acceptation de multiples interdits qui sont ceux d'une culture « virile », disciplinée et puritaine. Rituels sans orgie, sans dévergondage, sans chien-Ut, sans laisser-aller, sans grotesque, sans fantaisie et mises en cérémonies dénégatrices de la violence, - violence subie et violence souhaitée.

Les Trompettes de Jéricho

On retrouve au bout de ces réflexions sur les rationalités hétérogènes et partielles le point aveugle du rapport entre rituels et Récit global. Léonce de Larmandie croit à la Vie mondaine ; Marcel Proust son contemporain sait qu'elle est simulacre et fiction qui s'épuise, de raouts en grands dîners, de baise-mains en mots d'esprit, à donner à croire que le Monde existe. Mutatis mutandis le même renversement de perspective s'applique au mouvement ouvrier socialiste. À lire ses centaines de milliers de pages relatant jour après jour banquets, meetings, défilés, obsèques, on doit conclure que les activités symboliques ont beaucoup plus continûment mobilisé les activités du socialiste ou du communiste que les «luttes» au sens immédiat. Entre le passé réinventé de la commémoration perpétuelle et l'escompte sur l'avenir de la Révolution prochaine, le rituel socialiste pourvoit le présent d'une aura qui le transfigure. Le « temps sacral » est celui d'une projection du passé et de l'avenir, tels que l'Idéologie les change, sur un présent métamorphosé.

Les cortèges, les meetings, les débats, les mouvements de foule, les cris, les chants ont joué le rôle des trompettes de Jéricho autour des murs de la Citadelle bourgeoise qui finiraient bien par s'abattre d'un seul coup. D'ailleurs le commentaire le glose : tout meeting, tout défilé « prépare le triomphe » des doctrines socialistes de même que la propagande tout entière prétend « préparer la Révolution », «l'accomplir dans les esprits avant de la rendre effective». (71) Le mythe des Trompettes de Jéricho me paraît fournir l'explication la plus juste de ce que le socialisme exigeait des militants toujours remobilisés pour d'autres meetings et d'autres cortèges. Tout se passe comme si, dans cet éternel retour de liturgies bruyantes, il y avait eu le fantasme qu'a la longue le cataclysme du système capitaliste en serait hâté.

>république.ch >culture socialo-communiste**


***Notes

*1. La République rouge, n°3 : 13-16 juin 1848.

  1. M. Dommanget, Histoire du drapeau rouge, Paris : Libr. de l'Étoile, s.d.
  2. M. Agulhon, Les Quarante-huitards, Paris, Gallimard-Julliard, coll. Archives, 1976.
  3. Le drapeau rouge devient ainsi « le symbole sanglant des répressions bourgeoises », écrit J. Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française (éd. Mathiez), IV, 140.
  4. Le Moniteur, 19 Germinal an IV.
  5. Le Père Duchêne, 1792, cité par G. Perreux, Les Origines du drapeau rouge en France, Paris, p. 8.
  6. Le drapeau noir avait été arboré quasi officiellement par le général Dubourg le 29 juillet 1830 sur l'Hôtel de Ville de Paris, «jusqu'à ce que la France ait recouvré ses libertés ».
  7. D'après G.Weill dans son histoire de l'École saint-simonienne, on rencontre « socialisme » comme néologisme encore flou dans un article de Joncières dans le Globe du 13 février 1832 : « Nous ne voulons pas sacrifier la personnalité au socialisme, pas plus que ce dernier à la personnalité. »
  8. Ibid. p. 461.
  9. Sans doute, le punctum, ce qui est fascinant et poignant, et transcende le sémiotique, le narrable, le probable, est-il inséparable de l'illusio, c'est à dire d'un effet de sens qui échappe à l'objectivité empirique dans le jeu sérieux, l'hallucination collective de l'utopie.
  10. Le Soleil (monarch.), 19.2.1885, cité par Offerlé, in Favre, La Manifestation, Paris, Presses de la F.N.S.P., 1990, p. 107.
  11. M. Perrot, Les Ouvriers en grève, Paris, 1984, p. 165. Parfois c'est une ceinture, un chiffon, un tablier au bout d'une perche... v. ibidem, p. 177. Ou plus élémentairement encore, ce seront « des rameaux coupés dans les bois traversés », ibid.
  12. Voir « Au Père Lachaise », L'Égalité, 334 : 7.1.1890.
  13. Le Parti ouvrier, 6 juin 1889.
  14. Le Parti ouvrier, 224 : 12 août 1889.
  15. L'Égalité, 20 sept. 1890 : «Joffrin ».
  16. La Voix du Peuple, 15.12.1907, p. 1.
  17. «À propos du drapeau rouge». Le Socialiste, 5-12 mai 1907 et «La grève des résiniers », LaVoix du peuple, 3-10 mars 1907. Plaisir plus grand encore des socialistes lorsqu'un préfet tolérant et un maire pointilleux entrent en conflit : cf. « Le Drapeau rouge », Le Combat, 5 mai 1907.
  18. « Nécrologie », Le Socialiste, 5-12 mai 1907.
  19. Le Peuple, 26 juin 1889.
  20. C'est au Congrès des Soviets de l'été 1918 (tenu au théâtre Bolchoï à Moscou) que l'on a choisi pour emblème de l'État des Soviets le drapeau rouge, qui allait de soi, frappé de la faucille et du marteau, symbolisant l'alliance des paysans et ouvriers. Un troisième élément devait y apparaître, l'épée (pour les Soviets des soldats). Lénine jugea ce symbole trop « belliqueux ». Cf. le documentaire Red Empire, vol. 11 : Winners and Losers, produit par Gwyneth Hughes, « A Granité Production » pour Yorkshire Télévision, 1990; Vestion Vidéo, 1992, 54 minutes. Il conviendrait de voir si des symboles du compagnonnage ou de la maçonnerie peuvent s'identifier sur les bannières des partis et syndicats.
  21. La Populaire, 4431 : 30 mars 1935, p. 4.
  22. Le Peuple (Bruxelles), 30 mars 1889.
  23. « THÉLUS. Remise du drapeau », La Voix du Mineur, 18 juillet 1908, p. 1. Autre ex. L'Humanité, 3.9.1908, p. 3.
  24. L'Humanité, 15 juil. 1908, 2.
  25. Ibid.
  26. Le Cri du Travailleur (Lille), 30.3 et 6.4.1889.
  27. L'Égalitaire (Brest), 21 mars 1908.
  28. Congrès de Morlaix, L'Égalitaire, 8 déc. 1907.
  29. Le Populaire, 30 sept. 1935, p. 6.
  30. S'y ajoute un élément nouveau des rituels des années trente, les portraits géants de ceux à qui le socialisme rend un culte, « les portraits de nos maîtres associés à la joie d'aujourd'hui : Karl Marx, Louise Michel, Lafargue, Vaillant, Liebknecht, Engels, - auxquels du haut des deux gigantesques piliers répondent les effigies colossales de Guesde et de Jaurès dont l'unité féconde a forgé notre parti [S.F.I.O.] ». Le P.C.F, n'est pas en reste bien entendu.
  31. Vincent Robert, « Aux Origines de la Manifestation en France », in Favre, 1990, p. 69 et sqq. citant l'une des premières descriptions-définitions de la « manifestation » dans L.'Annuaire administratif de Lyon, 1849.
  32. Voir le développement de cette notion dans les conclusions.
  33. Le Combat, 19 juillet 1908 : « Manifestation ouvrière ».
  34. Le Parti ouvrier, 28 déc. 1889, p. 1.
  35. L'Humanité, 13 juillet 1908, p. 1.
  36. L'Humanité, 10 février 1935, p. 2.
  37. L'Humanité, 20 mai 1935, p. 1. Ou encore : « Par rangs de dix à douze, la manifestation défile dans un ordre parfait... », L'Humanité, 2 mai 1935, p. 1.
  38. Le Populaire, 25 mai 1936, p. 2.
  39. Le Populaire, 8 sept. 1935, p. 1.
  40. L'Humanité, 20 mai 1935, p. 2,
  41. H. Ghesquière, Le Travailleur (Lille), 20 juin 1908, p. 1.
  42. « Une Manifestation », La Guerre sociale, 10-17 juil. 1907.
  43. Obsèques de Thérion, L'Humanité, 1er août 1907.
  44. « Deuil prolétarien », L'Humanité, 30 mars 1908, p. 1.
  45. « Les Obsèques rouges d'Alloyer », L'Humanité, 26 mai 1935, p. 4.
  46. Obs. d'Allemane, Le Populaire, 10.6.1935, p. 3.
  47. Le Populaire, 8 sept. 1935, p. 1.
  48. L'Égalitaire, 23.2.1908 ; ibid., 7.3.1908.
  49. La Cité (Toulouse), 17.1.1907, p. 1.
  50. Le Peuple (Bruxelles), 30.9.1 890.
  51. La Voix du peuple (C.G.T.), 18-25 août 1907.
  52. Basly, L'Action directe, 22 juil. 1908.
  53. Le Travailleur d'Eure-et-Loir, 25 avril 1908, p. 1.
  54. G. Hervé cité par Tixeyre, Combat, 5 mai 1907.
  55. L'Égalitaire, 14 août 1907.
  56. L'Égalité, 15.5.1889, p. 1.
  57. Lafargue, L'Égalité, 11 févr. 1889, p. 1.
  58. L'Égalitaire, 23 févr. 1908. « Le drapeau qui, dans l'avenir, abritera sous ses plis le Prolétariat mondial émancipé », lit-on dans Le Prolétariat, 10 mai 1890, p. 1...
  59. E. Herbel, Le Parti ouvrier, 10 déc. 1889, p. 1 et Le Prolétariat, 10 mai 1889, p.1. 61. J. Labusquière, «Lettre rouge », Le Parti ouvrier (F.T.S.F.), 28 mai 1889.
  60. « Bilan du Premier Mai », Le Socialiste, 3 10 mai 1908. Ou bien encore, évoquant la Commune : « Sa rouge bannière reste plantée dans le cœur de la bourgeoisie qui ne peut ni l'extraire, ni cicatriser sa blessure ». Le Travailleur socialiste (Bordeaux), no 1,1890.
  61. « Puy de Dôme », Le Socialiste, 23-30 juin 1907.
  62. Le Combat, 13 avril 1890, p. 1.
  63. J. Roques, L'Égalité, 11 nov. 1889, p. 1.
  64. « Blanqui », L'Égalité, 4 janv. 1890, p. 1.
  65. M. Dommanget, op.cit., p. 448.
  66. J.Verdès Leroux, Actes de la recherche, 36-37 : 1981.72.
  67. Une des raisons pour lesquelles les socialistes, fiers et émus de leur Internationale et de leurs drapeaux rouges, n'ont pas voulu approfondir la raison d'être de leurs rituels est qu'ils étaient pleins de mépris pour les liturgies des autres, celles des « ratichons » et celles des militaires.
  68. Cette indication est proche de ce que Durkheim dit du sacré, « produit naturel de la vie sociale », état caractérisé par le fait que « l'homme se sent comme transformé et, par suite, (...) transforme le milieu qui l'entoure ». Les Formes élémentaires de la vie religieuse, P.U.F., 1968, p. 603.
  69. L'Égalité, 16 mai 1889, p. 2.