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Les élites « n’ont plus de crédibilité » : une interview du journaliste Chris Hedges, par David North

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Les élites « n’ont plus de crédibilité » : une interview du journaliste Chris Hedges, par David North

Lundi, le président du Comité de rédaction international du WSWS [World Socialist Web Site, organe de nouvelles et d’analyses du Comité international de la Quatrième Internationale, NdT] David North, a interviewé Chris Hedges, journaliste, auteur, conférencier et ancien correspondant du New York Times, lauréat du Prix Pulitzer. Parmi les livres les plus connus de Hedges, War is a Force That Gives Us Meaning, The Death of the Liberal Class, Empire of Illusion : the End of Literacy and the Triumph of Spectacle, Days of Destruction, Days of Revolt, qu’il a coécrit avec le dessinateur Joe Sacco, et Wages of Rebellion : Moral Imperative of Revolt.  

Dans un article paru dans Truthdig le 17 septembre, Hedges fait référence à la couverture par le WSWS de la censure de Google envers les sites de gauche et met en garde contre la prolifération de « listes noires, de censure et de diffamation des dissidents en tant qu’agents étrangers de la Russie et pourvoyeurs de ‘fake news’ ».

Hedges a écrit que « le ministère de la Justice a appelé RT America et ses ‘associés’ – ce qui peut signifier des gens comme moi – à s’inscrire en vertu de la Foreign Agent Registration Act. Il ne fait aucun doute que l’État ploutocratique sait que la plupart d’entre nous ne voudrons pas s’enregistrer en tant qu’agents étrangers, ce qui signifie que nous serons bannis des ondes. Ceci, je le soupçonne, est l’intention. »

L’interview de Hedges par North a débuté par une discussion sur l’importance de la campagne anti-Russie dans les médias.

David North : Comment interprétez-vous la fixation sur la Russie et l’explication intégrale de l’élection dans le cadre de la manipulation de Poutine?

Chris Hedges : C’est aussi ridicule que les armes de destruction massive de Saddam Hussein. C’est une allégation absolument non prouvée qui est utilisée pour perpétuer une accusation très effrayante – les critiques du capitalisme d’entreprise et de l’impérialisme sont des agents de la Russie.

Je ne doute pas que les Russes ont investi du temps, de l’énergie et de l’argent pour tenter d’influencer les événements aux États-Unis de manière à servir leurs intérêts, comme nous l’avons fait et faisons en Russie et dans toutes sortes d’autres pays à travers le monde. Donc, je ne dis pas qu’il n’y a pas eu d’influence, ou une tentative d’influencer les événements.

Mais toute l’idée que les Russes ont influencé l’élection en faveur de Trump est absurde. C’est vraiment basé sur l’affirmation non prouvée que la Russie a donné les courriels de Podesta à WikiLeaks, et que la publication de ces courriels a fait passer des dizaines, voire des centaines de milliers de partisans de Clinton vers Trump. Cela n’a aucun sens. C’est soit cela, ou bien, selon le directeur des renseignements nationaux, RT America, dans lequel j’ai une émission, a demandé à tout le monde de voter pour le Parti des Verts.

Cette obsession de la Russie est une tactique utilisée par l’élite dirigeante, et en particulier par le Parti démocrate, pour éviter de faire face à une réalité désagréable : leur impopularité est le résultat de leurs politiques de désindustrialisation et d’agression contre les travailleurs et les travailleuses et les personnes pauvres de couleur. C’est le résultat d’accords commerciaux désastreux comme le NAFTA qui ont détruit les emplois syndiqués bien rémunérés et les ont expédiés dans des endroits comme le Mexique, où les travailleurs sans avantages sont payés 3,00 $ de l’heure. C’est le résultat de l’explosion d’un système d’incarcération massive, commencé par Bill Clinton avec le projet de loi Omnibus de 1994 sur la criminalité, et le triplement et le quadruplement des peines de prison. C’est le résultat de la réduction des services gouvernementaux essentiels, y compris, bien sûr, de l’aide sociale, que Clinton a détruit ; la déréglementation, une infrastructure en déclin, y compris les écoles publiques, et le boycott fiscal de facto par les entreprises. C’est le résultat de la transformation du pays en une oligarchie. La révolte nativiste à droite et l’insurrection avortée au sein du Parti Démocrate ont du sens quand on voit ce qu’ils ont fait au pays.

Les forces de police ont été transformées en entités quasi-militaires qui terrorisent les communautés marginales, où les gens ont été dépouillés de tous leurs droits et peuvent être fusillés en toute impunité ; en fait, plus de trois sont tués par jour. L’État tue et enferme les pauvres de couleur comme une forme de contrôle social. Ils sont tout à fait disposés à employer la même forme de contrôle social sur tout autre segment de la population qui devient rétif.

Le Parti démocrate, en particulier, conduit toute cette chasse aux sorcières Russe. Il ne peut pas reconnaître sa complicité dans la destruction de nos libertés civiles – et rappelez-vous, l’assaut de Barack Obama contre les libertés civiles a été pire que ceux perpétrées par George W. Bush – et la destruction de notre économie et de nos institutions démocratiques.

Les politiciens comme les Clinton, Pelosi et Schumer sont des créations de Wall Street. C’est pourquoi ils sont si virulents pour repousser l’aile Sanders du Parti démocrate. Sans l’argent de Wall Street, ils n’auraient pas de pouvoir politique. Le Parti démocrate ne fonctionne pas comme un parti politique. Il s’agit d’une mobilisation de masse perpétuelle et d’un service de relations publiques en hyperventilation, tout cela financé par des entreprises donatrices. La base du parti n’a pas vraiment son mot à dire dans la direction ou les politiques du parti, comme l’ont découvert Bernie Sanders et ses partisans. Ils sont des accessoires dans le théâtre politique stérile.

Ces élites de parti, consumées par la cupidité, la myopie et un profond cynisme, ont une emprise sur le processus politique. Elles ne vont pas le lâcher, même si tout implose.

DN : Chris, vous avez travaillé pour le New York Times. Quand était-ce, exactement?

CH : De 1990 à 2005.

DN : Puisque vous avez de l’expérience avec cette institution, quels changements voyez-vous? Nous avons souligné qu’il a cultivé un volant d’électeurs parmi la classe moyenne supérieure aisée.

CH : Le New York Times cible en toute connaissance 30 millions d’Américains de classe moyenne supérieure et riches. C’est un journal national ; seulement environ 11% de son lectorat est à New York. Il est très facile de voir qui le Times cherche à atteindre en regardant ses spéciales sur la maison, le style, les affaires ou les voyages. Ici, des articles expliquent la difficulté de maintenir, par exemple, une deuxième maison dans les Hamptons. Il peut faire un bon travail d’enquête, mais pas souvent. Il couvre les affaires étrangères. Mais cela reflète la pensée des élites. Je lis le Times tous les jours, peut-être pour l’équilibrer avec votre site web.

DN : Eh bien, j’espère plus que l’équilibrer.

CH : Oui, plus que l’équilibre. Le Times a toujours été une publication élitiste, mais il embrassait totalement l’idéologie du néo-conservatisme et du néolibéralisme en cette période de détresse financière, quand Abe Rosenthal était rédacteur en chef. Il était celui qui a institué les sections spéciales qui ont au service de l’élite. Et il a imposé une censure de facto pour exclure les critiques du capitalisme sans entraves et de l’impérialisme, comme Noam Chomsky ou Howard Zinn. Il a harcelé des journalistes comme Sydney Schanberg, qui a défié les promoteurs immobiliers à New York, ou Raymond Bonner, qui a rapporté le massacre El Mozote au Salvador.

Il déjeunait chaque semaine, avec son éditeur, avec William F. Buckley. Ce pivot dans les bras des forces les plus rétrogrades du capitalisme d’entreprise et les partisans de l’impérialisme américain, pendant un certain temps, a rendu le journal très rentable. Finalement, bien sûr, la montée d’Internet, la perte de petites annonces, qui représentaient environ 40% de tous les revenus des journaux, a paralysé le Times, car il a paralysé tous les journaux. Le papier journal a perdu le monopole qui reliait autrefois les vendeurs aux acheteurs. Les journaux sont piégés dans un vieux système d’information qu’ils appellent « objectivité » et « équilibre », des formules conçues pour satisfaire les puissants et les riches et obscurcir la vérité. Mais comme tous les tribunaux byzantins, le Times va se cramponner à son Saint Graal.

Les rubriques sérieuses du journal – en particulier le Book Review et la Week in Review – ont été effacées par Bill Keller, lui-même un néoconservateur, qui, en tant que chroniqueur, avait été un chauffeur de salle pour la guerre en Irak. Il a amené des personnalité comme Sam Tanenhaus. À ce moment-là, le journal embrassa, sans aucun discernement, l’idéologie utopique du néolibéralisme et la primauté du pouvoir des entreprises en tant que forme inévitable du progrès humain. Le Times, avec les écoles de commerce, les départements d’économie des universités et les experts promus par l’État corporatif, propagea l’idée absurde que nous serions tous mieux si nous faisions se prosterner tous les secteurs de la société devant les diktats du marché. Il faut une sorte de stupidité unique pour y croire. Des étudiants de la Harvard Business School ont mené des études de cas sur Enron et son brillant modèle d’entreprise, jusqu’à ce qu’Enron s’effondre et soit dénoncé comme une escroquerie gigantesque. En fin de compte, il n’était pas réellement question d’idées. Il s’agissait d’avidité pure. Il a été poussé par les personnes les mieux éduquées parmi nous, comme Larry Summers, qui expose le mensonge selon lequel notre déclin est attribuable à des niveaux d’éducation déficients. C’était dû à une élite en faillite et amorale, et aux institutions financières criminelles qui les rendent riches.

La pensée critique sur la page des commentaires, la revue de la semaine ou la revue de livre, jamais très incisive au départ, s’est évaporée sous Keller. La mondialisation était au-delà des questions. Puisque le Times, comme toutes les institutions d’élite, est une chambre d’écho hermétiquement scellée, ils ne réalisent pas à quel point ils deviennent insignifiants, ou à quel point ils sont ridicules. Thomas Friedman et David Brooks pourraient aussi bien écrire pour l’Oignon.

J’ai travaillé à l’étranger. Je n’étais pas beaucoup dans la salle de rédaction, mais le journal est un endroit très anxiogène. Les règles ne sont pas écrites sur les murs, mais tout le monde connaît, même s’ils ne l’expriment pas, la devise officieuse du journal : Ne pas s’aliéner de manière significative ceux dont nous dépendons pour l’argent et l’accès ! Vous pouvez les bousculer quelquefois. Mais si vous êtes un journaliste sérieux, comme Charlie Leduff, ou Sydney Schanberg, qui veut donner une voix aux gens qui n’ont pas de voix, et aborder les questions de race, de classe, d’exploitation capitaliste ou les crimes impérialistes, vous devenez très rapidement un problème du management et vous vous faites virer. Ceux qui s’élèvent dans l’organisation et détiennent le pouvoir sont des carriéristes consommés. Leur loyauté va leur avancement et la stature et la rentabilité de l’institution, ce qui explique pourquoi la hiérarchie du journal est remplie de telles médiocrités. Le professionnalisme est le plus grand talon d’Achille du journal. Elle ne manque pas de talent. Mais elle manque d’indépendance intellectuelle et de courage moral. Cela me rappelle Harvard.

DN : Revenons à cette question de l’histoire du piratage russe. Vous avez soulevé la possibilité de générer une histoire, qui n’a absolument aucun fondement factuel, rien que des affirmations de diverses agences de renseignement, présentées comme une évaluation qui ne fait aucun doute. Quelle est votre point de vue sur cela ?

CH : Les réseaux de diffusion commerciaux, y compris CNN et MSNBC, ne sont pas dans le business du journalisme. Ils en font à peine. Leurs correspondants célèbres sont des courtisans de l’élite. Ils spéculent et amplifient les rumeurs de cour, qui sont toutes des accusations sur la Russie, et ils répètent ce qu’on leur dit de répéter. Ils sacrifient le journalisme et la vérité pour l’audimat et les profits. Ces émissions d’informations par câble sont l’une des nombreuses sources de revenus dans une structure d’entreprise. Ils sont en concurrence avec d’autres sources de revenus. Le chef de CNN, Jeff Zucker, qui a contribué à créer le personnage fictif de Donald Trump sur « Celebrity Apprentice », a transformé la politique sur CNN en une émission de télé-réalité de 24 heures sur 24. Toute nuance, ambiguïté, sens et profondeur, ainsi que le fait vérifiable, sont sacrifiés pour un divertissement salace. Le mensonge, le racisme, la bigoterie et les théories conspiration sont mis en avant et considérés comme dignes d’intérêt, souvent adoptés par des personnes dont la seule qualité est qu’elles sont déséquilibrées. C’est une information traitée de façon burlesque.

J’étais membre de l’équipe d’enquête du New York Times pendant la période précédant la guerre en Irak. J’étais basé à Paris et couvrait al-Qaïda en Europe et au Moyen-Orient. Lewis Scooter Libby, Dick Cheney, Richard Perle et peut-être un membre d’une agence de renseignement, confirmait n’importe quelle histoire que l’administration essayait de lancer. Les règles journalistiques du Times disent que vous ne pouvez pas fonctionner avec une histoire à source unique. Mais si vous avez trois ou quatre sources soi-disant indépendantes confirmant le même récit, alors vous pouvez partir avec, c’est comme ça qu’ils ont fait. Le journal n’a enfreint aucune règle enseignée à l’école de journalisme de Columbia, mais tout ce qu’ils ont écrit était un mensonge.

L’exercice entier était grotesque. La Maison Blanche laissait échapper une histoire mensongère à Judy Miller ou Michael Gordon, puis allait dans les talk-shows pour dire, ‘comme le Times l’a rapporté…’ Cela a donné à ces mensonges le vernis de l’indépendance et du journalisme de bonne réputation. Ce fut un échec institutionnel massif, et le document n’a jamais été remis en cause.

DN : La CIA lance l’histoire, et puis le Times reçoit la validation de ceux qui la lui balancent.

CH : Ce n’est pas toujours balancé. Et pas beaucoup de cela ne venait de la CIA. La CIA ne croyait pas à l’hystérie des « armes de destruction massive ».

DN : Cela marche dans l’autre sens aussi?

CH : Bien sûr. Parce que si vous essayez d’avoir accès à un haut fonctionnaire, vous poserez constamment des demandes, et ces fonctionnaires décideront quand ils voudront vous voir. Et quand ils veulent vous voir, c’est généralement parce qu’ils ont quelque chose à vous vendre.

DN : Le récit anti-Russie des médias a été adopté par une grande partie de ce qui se présente comme la « gauche ».

CH : Eh bien, ne me lancez pas sur la gauche américaine. Tout d’abord, il n’y a pas de gauche américaine, pas de gauche qui soit dotée d’un quelconque sérieux, qui comprenne les théories politiques ou révolutionnaires, qui soit imprégnée d’études économiques, qui comprenne comment fonctionnent les systèmes de pouvoir, en particulier le pouvoir corporatif et impérial. La gauche est prise dans le même genre de culte de la personnalité qui tourmente le reste de la société. Elle se concentre sur Trump, comme si Trump était le problème central. Trump est un produit, un symptôme d’un système défaillant et d’une démocratie dysfonctionnelle, pas la maladie.

Si vous essayez de débattre avec la plupart de ceux qui sont supposés être à gauche, ils réduisent la discussion à cette vision caricaturale de la politique.

La gauche sérieuse dans ce pays a été décimée. Cela a commencé avec la suppression des mouvements radicaux sous Woodrow Wilson, puis avec les « Peurs des rouges » dans les années 1920, quand ils ont pratiquement détruit notre mouvement ouvrier et notre presse radicale, puis toutes les purges dans les années 1950. Pour faire bonne mesure, ils ont purgé la classe libérale – regardez ce qu’ils ont fait à Henry Wallace – de sorte que les « libéraux » de la guerre froide assimilent le capitalisme à la démocratie et l’impérialisme à l’indépendance et à la liberté. J’ai vécu en Suisse et en France. Il existe des restes d’un militantisme de gauche en Europe, ce qui donne aux Européens quelque chose sur quoi s’appuyer. Mais ici, nous devons presque recommencer à zéro.

J’ai lutté continuellement contre les Antifa et le Black Blocs. Je pense que ce sont comme les figures emblématiques de ce que je considère comme une immaturité politique phénoménale. La résistance n’est pas une forme de catharsis personnelle. Nous ne combattons pas la montée du fascisme dans les années 1930. Les élites corporatives que nous devons renverser détiennent déjà le pouvoir. Et à moins que nous ne construisions un vaste mouvement de résistance populaire, qui demande beaucoup d’organisation minutieuse parmi les hommes et les femmes qui travaillent, nous serons constamment réduits à néant.

Donc, Trump n’est pas le problème. Mais cette seule phrase va tuer la plupart des discussions avec des gens qui se considèrent comme faisant partie de la gauche.

L’état ploutocratique a rendu très difficile de gagner sa vie si vous tenez ferme à cette critique radicale. Vous n’obtiendrez jamais de titularisation. Vous n’obtiendrez probablement pas de rendez-vous académiques. Vous ne gagnerez pas de prix. Vous n’obtiendrez pas de subventions. Le New York Times, s’il examine votre livre, le remettra à un mandarin dévoué comme George Packer pour le saloper, comme il l’a fait avec mon dernier livre. Les écoles d’élite, et j’ai enseigné comme professeur invité dans quelques-unes d’entre elles, comme Princeton Columbia, reproduisent la structure et les objectifs des grandes entreprises. Si vous voulez même passer à travers un comité de doctorat, et encore moins un comité de titularisation, vous ne devez absolument, absolument prendre aucun risque. Vous ne devez pas contester la position favorable à l’entreprise qui imprègne l’institution et est imposée par les dons des entreprises et les diktats des anciens élèves richissimes. La moitié des membres de la plupart de ces conseils d’administration devraient être en prison !

La spéculation au XVIIème siècle en Grande-Bretagne était un crime. Les spéculateurs ont été pendus. Et aujourd’hui, ils dirigent l’économie et le pays. Ils ont utilisé la captation de la richesse pour détruire la vie intellectuelle, culturelle et artistique dans le pays et étouffer notre démocratie. Il y a un mot pour ces gens : traîtres.

DN : Qu’en est-il de l’impact que vous avez eu sur la politique identitaire en Amérique ?

CH : Eh bien, la politique identitaire définit l’immaturité de la gauche. L’État ploutocratique a adopté la politique de l’identité. Nous avons vu où la politique identitaire nous a amenés avec Barack Obama, ce qui est pire que nulle part. Il était, comme l’a dit Cornel West, une mascotte noire pour Wall Street, et maintenant il va chercher ses honoraires pour nous vendre.

Mon anecdote préférée sur la politique identitaire : Cornel West et moi-même, avec d’autres, avons dirigé une marche de sans-abris à la session de la Convention Nationale Démocratique à Philadelphie. Il y avait un événement ce soir-là. Il était rempli de centaines de personnes, pour la plupart des supporters en colère de Bernie Sanders. On m’avait demandé de venir parler. Et dans l’arrière-boutique, il y avait un groupe de jeunes militants, l’un d’eux a dit : « Nous ne laissons pas passer les blancs en premier ». Puis il s’est levé et a prononcé un discours sur la façon dont tout le monde devait voter pour Hillary Clinton. C’est en quelque sorte là où la politique sectaire vous mène. Il y a une grande différence entre les complices du capitalisme monopolistique et de l’impérialisme, comme Corey Booker et Van Jones, et les purs radicaux comme Glen Ford et Ajamu Baraka. L’État ploutocratique sélectionne et encourage soigneusement les femmes, ou les personnes de couleur, à être des masques pour sa cruauté et son exploitation.

Il est extrêmement important, évidemment, que ces voix soient entendues, mais pas celles qui se sont vendues à l’élite du pouvoir. Le mouvement féministe en est un parfait exemple. L’ancien féminisme, que j’admire, le genre de féminisme d’Andrea Dworkin, visait à autonomiser les femmes opprimées. Cette forme de féminisme n’a pas essayé de justifier la prostitution comme travail sexuel. Elle savait qu’il est tout aussi mal d’abuser d’une femme dans un atelier de misère que dans le commerce du sexe. La nouvelle forme de féminisme est un exemple du poison du néolibéralisme. Il s’agit d’avoir une femme PDG ou une femme présidente, qui, comme Hillary Clinton, servira les systèmes d’oppression. Elle pose en principe que la prostitution est une question de choix. Quelle femme, bénéficiant d’un revenu et d’une sécurité stables, choisirait de se faire violer pour gagner sa vie ? La politique d’identité est anti-politique.

DN : Je crois que vous avez parlé à une conférence de Socialist Convergence où vous avez critiqué Obama et Sanders, et vous avez été hué.

CH : Oui, je ne m’en souviens même pas. J’ai été hué en critiquant Obama dans de nombreux endroits, y compris Berkeley. J’ai dû endurer cela pendant longtemps en tant que soutien et rédacteur de discours pour Ralph Nader. Les gens ne veulent pas que l’illusion de leurs personnalités manufacturées, de leurs sauveurs politiques, soit fracassées ; personnalités créées par les industries des Relations publiques. Ils ne veulent pas faire le dur travail de vraiment comprendre comment fonctionne le pouvoir et s’organiser pour le faire basculer.

DN : Vous avez mentionné que lisez le World Socialist Web Site depuis un certain temps. Vous savez que nous sommes tout à fait en dehors de ce cadre.

CH : Je ne suis pas marxiste. Je ne suis pas un trotskyste. Mais j’aime le site. Vous signalez sérieusement des problèmes importants et d’une manière que beaucoup d’autres sites n’ont pas. Vous vous souciez de choses qui sont importantes pour moi : l’incarcération de masse, les droits et les luttes de la classe ouvrière et les crimes de l’empire. Je lis le site depuis longtemps.

DN : La plupart de ceux qui prétendent être de gauche, c’est-à-dire la pseudo-gauche, reflètent les intérêts de la classe moyenne aisée.

CH : Précisément. Quand tout le monde prônait le multiculturalisme dans les institutions dirigeantes, cela signifiait en réalité filtrer quelques personnes de couleur ou de femmes dans les départements universitaires ou les salles de rédaction, tout en menant cette attaque économique sauvage contre les travailleurs pauvres et, en particulier, les personnes de couleur déshéritées dans les poches désindustrialisées des États-Unis. Très peu de ces multiculturalistes l’ont même remarqué. Je suis pour la diversité, mais pas quand il n’y a pas de justice économique. Cornel West a été l’un des grands champions, non seulement de la tradition prophétique noire, la plus importante tradition intellectuelle de notre histoire, mais le clairon qui appelle à la justice sous toutes ses formes. Il n’y a pas de justice raciale sans justice économique. Et tandis que ces institutions d’élites ont disséminé quelques visages symboliques dans leur hiérarchie, elles ont attaqué férocement la classe ouvrière et les pauvres, en particulier les personnes de couleur pauvres.

Une grande partie de la gauche a été dupée par l’astuce de la politique identitaire. C’était un activisme de boutique. Il a gardé intact le système d’entreprise, celui que nous devons détruire. Cela lui a donné un visage amical.

DN : Le World Socialist Web Site a placé la question de l’inégalité au centre de sa couverture.

CH : C’est pourquoi je l’ai lu et je l’ai aimé.

DN : Pour en revenir à la question russe, jusqu’où est ce que vous croyez que ça va aller ? Dans quelle mesure considérez-vous comme grave cette attaque contre les droits démocratiques ? Nous appelons cela le nouveau maccarthysme. À votre avis, est-ce une analogie légitime ?

CH : Oui, bien sûr, c’est le nouveau maccarthysme. Mais reconnaissons à quel point nos voix sont presque sans importance.

DN : Je ne suis pas d’accord avec vous là-dessus.

CH : Eh bien, sans importance dans le sens où nous ne sommes pas entendus à l’intérieur du courant dominant. Quand je vais au Canada, je suis à la CBC aux heures de grande écoute. La même chose est vraie en France. Cela n’arrive jamais ici. PBS et NPR ne le feront jamais. Ils ne le feront pas non plus pour aucun autre critique sérieux du capitalisme ou de l’impérialisme.

S’il y a un débat sur l’attaque de la Syrie, par exemple, il s’agit de bombarder la Syrie ou de bombarder la Syrie et d’envoyer des troupes, comme si c’étaient les deux seules options possibles. Pareil avec les soins de santé. Avons-nous Obamacare, une création de Heritage Foundation et des industries pharmaceutique et d’assurances, ou pas de soins ? Les soins de santé universels pour tous ne sont pas discutés. Nous sommes donc en marge. Mais cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas dangereux. Le néolibéralisme et la mondialisation sont des idéologies zombies. Ils n’ont plus de crédibilité. L’escroquerie a été découverte. Les oligarques mondiaux sont détestés et injuriés. L’élite n’a aucun contre-argument à notre critique. Donc, ils ne peuvent plus se permettre de nous avoir dans les parages. À mesure que l’élite du pouvoir devient plus effrayée, ils vont devoir utiliser des formes de contrôle plus rigoureuses, y compris l’instrument contondant de la censure et de la violence.

DN : Je pense que ce peut être une grosse erreur de se concentrer sur le sentiment d’isolement ou de marginalisation. Je vais faire une prédiction. Vous aurez, probablement plus tôt que vous ne le pensez, plus de demandes d’interviews et de temps de télévision. Nous sommes dans une période de rupture politique colossale. Nous verrons, de plus en plus, l’émergence de la classe laborieuse en tant que force politique puissante.

CH : C’est pourquoi nous sommes une cible. Avec la banqueroute de l’idéologie dominante et la banqueroute de la classe libérale américaine et de la gauche américaine, ceux qui tiennent à la profondeur intellectuelle et à l’examen des systèmes de pouvoir, y compris l’économie, la culture et la politique, doivent être réduits au silence.

Mis en ligne le 6.10.2017

 interview du journaliste Chris Hedges, par David North

Source : https://www.les-crises.fr/les-elites-nont-plus-de-credibilite-une-interview-du-journaliste-chris-hedges-par-david-north/